mercredi 3 décembre 2008

L'Ecole normale de l'Etat à Nivelles


L’Ecole normale de l’Etat(1) à Nivelles, pionnière en Belgique dans la formation des instituteurs et des régents


En 1843, 13 ans après l’indépendance de la Belgique, Léopold Ier(2) signa un arrêté royal(3) fixant, à Lierre et à Nivelles, le siège des deux premières Ecoles normales de l’Etat pour l’enseignement primaire. Les deux communes, l’une flamande, l’autre wallonne, mirent à la disposition du gouvernement belge les terrains et les locaux nécessaires à cette affectation. Quant au gouvernement, il fournit le mobilier, l’outillage pédagogique, des collections scientifiques ainsi qu’une bibliothèque.

Une section pour la formation des professeurs de l’enseignement moyen du degré inférieur fut créée à Nivelles par arrêté royal en 1852. Elle resta la seule section pour ce type d’enseignement jusqu’à la création d’un second établissement à Bruges en 1863.


L’installation de l’établissement scolaire à la rue de Charleroi



Ancienne entrée principale du "collège de Buisseret"

située de nos jours à l'angle de la rue de Charleroi et de la rue des Récollets


Nivelles installa l’Ecole normale de l’Etat, rue de Charleroi, dans les locaux du collège dit « de Buisseret » (4) occupés à l’époque par le collège communal(5). A l’origine, ce bâtiment abritait le séminaire diocésain(6) construit en 1605 grâce à une donation du Chapitre de la ville, du Magistrat(7) et de François Buisseret, évêque de Namur.


La Direction et le premier corps professoral



Le 25 novembre 1843, M. l’Abbé Alexandre-Joseph Namèche(8) fut nommé à la direction de l’établissement. M. Auguste Courtois fut désigné proviseur-économe. Les nominations des premiers maîtres(9) de l’Ecole Normale suivirent sans délai. La surveillance générale des Etudes fut assurée par l’Abbé Dangotte, sous-directeur.

Les premiers cours se donnèrent le 9 avril 1844. L’inauguration de l’établissement eut lieu le 24 mai 1844.


M. l'Abbé Namèche devenu Monseigneur Namèche,
recteur de l'Université catholique de Louvain



Thomas Braun, premier professeur de pédagogie à Nivelles



Instituteur originaire de Cologne, il était le personnage le plus rayonnant de l’école. Il parlait le français avec un fort accent allemand mais était réputé pour sa science méthodologique. Il s’acclimata rapidement à l’esprit nivellois et s’imposa à l’affection des Aclots par son charisme, sa bonne humeur et ses initiatives en matière d’art.

Féru de musique, il reprit en main la Société de Sainte-Cécile dont l’activité était devenue des plus réduites. Il publia une revue pédagogique intitulée "L'Abeille" et un manuel de pédagogie et de méthodologie. Il fut à l’origine de la création de l’Ecole normale primaire annexée à l’Institut de l’Enfant Jésus. Il lança l’idée d'ériger une statue à la gloire d’un Nivellois célèbre. C’est vraisemblablement grâce à sa ténacité que, le 17 octobre 1875, on inaugura à la place Bléval la statue de Tinctoris(10).



La lecture de la plaque apposée sous son médaillon à gauche du hall d’entrée de l’Ecole normale (et qui est reproduite ci-dessus) permet de se rendre compte de la grande estime dans laquelle il était tenu en tant que professeur au cours des 30 ans passés au service de son école(11), mais également de la ferveur que lui manifestaient encore ses anciens élèves, collaborateurs et amis dans les années qui suivirent son décès en 1906.



La renommée de l’école à l’étranger



La réputation de l’école dans sa manière de résoudre les problèmes posés par la formation des enseignants ainsi que les expériences pédagogiques de l’Ecole primaire d’application créée en 1845 attirèrent l’attention des pays étrangers, et l’on vint de partout [Allemagne, Angleterre, Bulgarie, France, Empire ottoman(12)] pour en tirer profit.


Trois ecclésiastiques ont dirigé l’Ecole normale de l’Etat



M. l’Abbé Namèche, M. l’Abbé Dujacquier et M. l’Abbé Corvilain furent les trois premiers directeurs de L’Ecole normale à Nivelles.

La première loi organique de l’enseignement primaire du 23 septembre 1842 dite loi « Nothomb » inspirée de l’unionisme(13) n’imposait pas que les écoles normales officielles soient dirigées par des ecclésiastiques mais pour l’Eglise, dont l’influence à l’époque était importante, la formation pédagogique était inséparable de la formation religieuse.

Toutefois, en décembre 1878, M. l’Abbé Corvilain fut déchargé de ses fonctions de directeur par le tout premier Ministre de l’Instruction publique en Belgique.

La seconde loi organique de l’enseignement primaire du 1er juillet 1879 dite loi « Van Humbeeck » rendit obligatoire l'organisation d'une école primaire publique, laïque et neutre, dont les instituteurs seraient diplômés des écoles normales officielles. Dès lors, la direction de ces écoles ne fut plus assurée par des ecclésiastiques.


L’incendie de 1920




Plaque en bronze en hommage
aux victimes de l'incendie de 1920
située en face du mémorial érigé
en l'honneur de Thomas Braun



Dans la nuit du 3 au 4 février 1920, les bâtiments situés rue al’Gaille qui abritaient l’Ecole d’application et la section normale moyenne furent détruits par un incendie.
Un habitant de la rue enfonça une porte de l’immeuble qui se trouvait en face de son habitation afin de permettre à des étudiants de s’enfuir. L’
incendie fit rage jusqu’au matin. Cinq élèves et un maître d’études (surveillant) y laissèrent la vie(14). Notons qu’à l’époque, les mesures et les consignes de sécurité en cas d’incendie n’étaient pas ce qu’elles sont aujourd’hui.



L’installation dans les nouveaux locaux de la rue Emile Vandervelde




Survint ensuite une période difficile pendant laquelle les activités de l’établissement scolaire durent se dérouler dans les bâtiments épargnés par l'incendie, ainsi que dans les locaux des académies de dessin et de musique, puis finalement dans les pavillons construits sur le terrain destiné à la nouvelle école. Enfin, en janvier 1927, le nouvel édifice de la rue Emile Vandervelde(15) était occupé à la plus grande joie des étudiants et du corps professoral.


L’Ecole normale sous l’Occupation



Au cours de la Première Guerre mondiale, l'armée allemande avait réquisitionné une grande partie des locaux de l'Ecole normale. La vie scolaire en fut fortement bouleversée, et de nombreux cours durent se donner en ville et particulièrement rue du Wichet à l'Académie de musique. Au départ de l'occupant, les locaux et le matériel se trouvaient dans un état lamentable. Il fallut de nombreuses années pour que les plaies se cicatrisent.

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, l'histoire se répéta. L'école fut de nouveau occupée. Le centre de la ville fut détruit et la disette s'installa. Des membres du corps enseignant et des étudiants, chacun suivant ses moyens, s'opposèrent courageusement à l'ennemi. Certains entrèrent dans la résistance.

Malgré le rationnement, M. le Directeur Malarmé devait assurer la subsistance de l'établissement scolaire. Il dut prendre des décisions qui l'amenèrent à ravitailler l'école, en partie dans la clandestinité(16). Son patriotisme affiché et ce ravitaillement clandestin effectué pourtant pour des raisons strictement humanitaires le menèrent malheureusement à la détention à la prison de Nivelles(17) durant plus de onze mois.

Après la libération de Nivelles en septembre 1944, M. Malarmé fut rétabli dans ses fonctions dont il avait été privé par l’ennemi trente-deux mois plus tôt. Affaibli par la captivité et la maladie, il décéda le 12 janvier 1945. Il fut unanimement regretté à l'instar de la trentaine d'étudiants et anciens étudiants de l'Ecole normale(18) qui ne virent jamais le jour de la victoire.


Monument dressé à la mémoire de M. Malarmé
dans la cour haute de l'établissement

Notes :



1. L'appellation actuelle est « Institut d’enseignement supérieur pédagogique ». Cet institut fait partie des établissements de l’enseignement organisé par la Communauté française. Il est intégré à la Haute Ecole « Paul-Henri Spaak » ;

2. Le 25 octobre 1863, première visite à Nivelles depuis l'Indépendance d’un membre de la famille royale. Philippe de Belgique, Comte de Flandre, (fils de Léopold Ier, frère cadet de Léopold II et père d’Albert Ier) se rend entre autres à l'Ecole normale ;

3. L’arrêté royal n° 327 du 10 avril 1843 était contresigné par Jean-Baptiste Nothomb ;

4. L’entrée principale des bâtiments du "collège de Buisseret" existe toujours. Elle se trouve à l’angle de la rue de Charleroi et de la rue des Récollets. Cette porte a été déplacée légèrement de son lieu d’implantation d’origine. L’Ecole normale fut agrandie en 1845, par une imposante construction qui assombrissait la rue al’Gaille, en 1852, par l’Ecole d’application et en 1880, par une vaste chapelle à deux étages. Une photo reprise à la page 94 de l’ouvrage de Jean Vandendries « Les rues de Nivelles de A à Z » - ainsi qu’à la page 33 du Rif tout dju n° 287 - montre l’imposante façade des bâtiments scolaires ;

5. Le collège communal déménagea rue de Bruxelles, dans l’ancien refuge des Trinitaires d’Orival, occupé de nos jours par le Musée communal d'Archéologie, d'Art et d'Histoire ;

6. D'abord installé dans un ancien béguinage de la ville de Namur, le séminaire diocésain fut transféré à Nivelles, puis revint à Namur en 1656 ;

7. Le Magistrat se composait de trois membres : 1° l’abbesse, son mayeur et ses échevins – 2° les jurés et les rentiers – 3° les maîtres de métiers ;

8. Monseigneur Alexandre-Joseph Namèche, camérier secret du pape Pie IX, vice-recteur puis recteur magnifique de l’Université catholique de Louvain de 1872 à 1881, est également l’auteur d’un monumental « Cours d’histoire nationale » en 30 volumes dont on tira un "précis";

9. Adolphe Thomas Snoeck fit partie des premiers maîtres de l’Ecole normale. Il assura la fonction de professeur de mathématiques. Sa tombe se trouve dans la partie dite historique du cimetière communal de Nivelles (pour visionner une photographie de sa sépulture – un clic ici) ;

10. La statue de Tinctoris, œuvre du sculpteur Louis Samin, né à Nivelles le 4 juillet 1834, fut détruite lors du bombardement du 14 mai 1940. Le Monument du Travail est aussi une création de Louis Samin ;

11. En 1875, Thomas Braun fut appelé à remplacer feu André Van Hasselt dans sa charge d’inspection des Ecoles normales ;

12. Visite de Kemal Effendi, Ministre de l’Instruction publique de l’Empire ottoman en octobre 1850 – visite de M. Stambouloff, homme d’Etat bulgare au cours de l’année scolaire 1884-1885 ;

13. Unionisme, terme qui qualifiait l’entente entre catholiques et libéraux ;

14. Un monument fut érigé au cimetière communal en mémoire des six victimes de l'incendie (pour visionner ce monument - un clic ici) - M. le Directeur Deprez, marqué par l’évènement, décéda quelques semaines plus tard ;

15. Anciennement "rue Fief de Rognon" ;

16. L’abattage clandestin d’animaux de boucherie dans les caves de l’établissement était un des faits reprochés ;

17. M. Jacques, l’économe, fut également condamné et emprisonné en même temps que M. Malarmé ;

18. A l'intérieur de l'établissement, à l'endroit appelé la « rotonde », face au mémorial de la guerre de 1914-1918, deux colonnes de pierre entourant une toile de M. Vinet mentionnent le nom de ces étudiants et anciens étudiants, morts pour la patrie.


Note complémentaire:

L’histoire de l’Ecole normale de l’Etat à Nivelles ne se limite naturellement pas aux seuls évènements repris dans cet article. Je suggère au lecteur de se reporter, comme pour les autres articles de ce blog, aux documents et sites de référence et particulièrement au récit « L’Ecole normale de l’Etat de Nivelles – Hier et aujourd’hui » de M. Raymond Horbach, Directeur de l’établissement scolaire du 1er décembre 1982 au 31 décembre 1991. Ce récit des plus documentés retrace l’histoire de l’Ecole normale depuis sa création jusqu'à la fin de l’année 1980.


D'autres photographies relatives à l'Ecole normale (un clic ici)


Documents de référence :

- Cinquante ans de vie nivelloise – chronique du siècle écoulé – par un enfant de Nivelles [ Anciaux ] – 1939 – pages 89 à 114 ;
- Géographie et histoire des communes belges par Tarlier et Wauters – Volume I - Ville de Nivelles - année 1862 - réimpression année 1963 - page 165 ;
- Rif tout dju – n°129 - mai 1969 – pages 41 à 42 ;
- L’Ecole normale de l’Etat de Nivelles - Hier et aujourd’hui par Raymond Horbach - 1981 ;
- Rif tout dju – n°244 – janvier-février 1981 – pages 17 à 18 et 75 à 76 ;
- Rif tout dju – n°246 – avril 1981 – pages 7 à 8 ;
- Rif tout dju – n°283 – juin-juillet-aôut 1985 – page 9 ;
- Rif tout dju – n°285 – octobre 1985 – pages 57 à 62 (Souvenirs du collège communal de Nivelles) ;
- Les rues de Nivelles de A à Z par Jean Vandendries – 1989 – pages 44 à 45, 94 à 95 et 198 ;

- Visites royales et princières à Nivelles par Jean Detournay et Georges Lecocq – numéro spécial du Rif tout dju – décembre 1990 – page 10 ;
- Nivelles au fil du temps par Jean Vandendries – 1992 – pages 17, 34, 81, 85 à 87 et 95 ;
- Nivelles An 1942 par Louis Genty - Edition Rif tout dju - 1992 – pages 21 à 33 ;
- Les 75 ans de l’Athénée royal de Nivelles par Edmé Pening - Edition Rif tout dju - mars 1994 – pages 7 à 11, 38 à 39 ;
- Rif tout dju – n°364 – avril-mai 1994 – pages 7 à 10 ;
- S.A.N. - périodique n°102 – septembre 1995 – pages 4 à 8 (Quelques vues anciennes de l’Ecole normale) ;
- L’Ecole normale de l’Etat de Nivelles - Hier et aujourd’hui par Raymond Horbach – Corrections et ajouts - 2002 ;
- S.A.N. - périodique n° 141 - avril-mai-juin 2003 - pages 1 à 3 ;
- S.A.N. - périodique n° 146 - avril-mai-juin 2004 - pages 1 à 5.


Sites de référence :


- http://www.fundp.ac.be/philo_lettres/namur/rues/seminaire.html
-
http://www.liberius.net/livres/000000155.pdf
-
http://www.arnivelles.be/telecharger/HISTORIQUE%20_ARN_JACOBEUS.pdf - http://www.archive.org/stream/messagerdesscien1893gand/messagerdesscien1893gand_djvu.txt- http://www.ligue-enseignement.be/default.asp?V_DOC_ID=1964 - http://www.he-spaak.be/ecole_normale/resumee1/resumee.html